Retombées politiques et controverse éthique



Dans les 80’ aux États-Unis, les chercheurs James Q. Wilson et George L. Kelling, de l’université de Harvard ont publié un article sobrement intitulé « la fenêtre brisée ». Les auteurs y présentent une idée simple : lorsqu’un environnement connait ses premiers signes de dégradation (e.g. tags, vitres brisées, déchets sauvages etc.), ces indicateurs visuels incitent au relâchement des personnes qui y vivent et le lieu connait rapidement une augmentation des incivilités, délits et crimes. En d’autres termes : les premiers signaux de relâchement et d’irrespect de la loi conduisent eux-mêmes à plus de relâchement et d’irrespect de la loi dans une dynamique de contagion et gravité croissantes.

C’est sur ce concept que vont prendre appui Rudy Giuliani et William Bratton, respectivement maire et chef de police de New-York dans les 90’, pour développer la politique de « tolérance zéro ». Ici aussi le principe est simple : lorsqu’un secteur connait des signes de délabrement, on y assigne un dispositif policier très important associé à une répression systématique. Cette application de la théorie a suscité d’importantes critiques. Dans son livre, Bernard Harcourt (2001) rappelle qu’à ce moment, la théorie de la fenêtre cassée dispose de peu de fondements empiriques. Harcourt ajoute que pour les quartiers délabrés, qui sont souvent les plus précaires, cette surreprésentation policière est vectrice d’injustice sociale. Au final, les politiques se sont appuyés sur des méthodes non prouvées aux conséquences potentiellement importantes.

🚲 En 2008, Keizer et al. ont publié une série d’expériences dans la revue 𝑆𝑐𝑖𝑒𝑛𝑐𝑒 où ils ont créé artificiellement certaines conditions du désordre afin de voir si cela avait un impact sur les comportements individuels. Par exemple, ils ont observé un garage à vélo pendant plusieurs jours. La moitié du temps les chercheurs ont couvert un mur de graffitis afin d’illustrer la dégradation de l’environnement. Des prospectus sont posés sur les vélos et les chercheurs comptent le nombre de cycliste qui jettent le papier par terre. Sans graffitis, 33% des cyclistes jettent le papier par terre, avec graffitis : ils sont 69%. Dans la même logique, les autres expériences testent divers comportements de respect des règles : l’accès à des lieux interdits et même le vol. Toutes sont concluantes : quand l’environnement est dégradé, la transgression est plus importante.

Toutefois, à quartier délabré donné, les chercheurs n’invitent pas à réprimer la population mais à entretenir l’espace urbain. Pour des raisons éthiques en premier lieu mais aussi économiques et logiques : si la fenêtre brisée incite à l’incivilité, alors peut être que pour le budget de la mobilisation d’un régiment de policier on pourrait… se contenter de réparer la fenêtre.



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